? CRITIQUE DE LA LETTRE DE Mr. SUHM.

CRITIQUE DE LA LETTRE

DE

Mr. SUHM.

Non licet, inter nos, tantas componere Lites.

VIRG.

SIRE, la Liberté fait le bonheur du Monde. Mais cette Liberté, Mere toujours féconde,

Dans la foule des biens engendre aussi des maux. S'il a mille vertus, l’Homme a mille défauts. Volage, ingrat, fougueux, à lui-même contraire, Il abuse souvent des bontés de sa Mere.

TEL ce faux Aristarque, en s’arrogeant des droits, Sous sombre d'un beau zele, ose insulter aux Rois, Sa plume extravagante entasse ‘des maximes,

Où l’austere vertu se fouille avec les crimes.

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Cet amas de leçons, que Tu fais mieux que lui, Dans un froid orateur montre un méchant ami.

AU nom de la Patrie, il T'offre des hommages,

De l’amour de Ton Peuple éclatants témoignages.

Il vante cette Nuit, utile a Ton bonheur:

Et, des cris d'un Public, veut Te faire un honneur. Je ne pénétre point ce redoutable -abîme;

Mais tous ces Feux de joye ont éclairé le crime: Et, sans m’envelopper dans ce noir tourbillon,

Aux termes d’un écrit je borne ma raison.

SI j'ai bien deviné le sens de cet Oracle,

Les Plaisirs trop coûteux designent ce Spectacle.

Où le François comique amuse un Souverain. Pourquoi les retrancher? L’or fond de main en main, Cet utile agrément polit le caractere.

Le Danois rit gratis, à l'instant qu’on l’éclaire.

Il est un autre abus, qu’il faudrait réformer;

C’est d’ouvrir le Spectacle , au lieu de le fermer. Un intérêt sordide avilit ce Théâtre.

De ses Portiers gagés l’humeur acariâtre

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Par de brusques refus, rebute l’Etranger.

A la porte fermée, on le laisse enrager.

Il est toujours trop tard; chaque Loge est remplie, Mais glissez le Ducat: l’humeur est plus polie:

Un diligent Portier vous place au premier rang: Venez tôt, venez tard, vous êtes sûr d’un banc. Est-ce un droit, je l’ignore, ou bien un monopole? Si j’en crois ma raison, c’est le Portier qui vole, je sens que je m’écarte, & laisse-là l’Auteur.

Je reviens, & je trouve une plus folle erreur.

QUEL dommage a causé cette Langue étrangère? A son Jargon poli le Danois la préfere.

Il l’aime. Un Paresseux rendra-t-il criminel Le plus beau don, que l’Homme ait eu de l’éternel? Je veux qu’il faille écrire & parler en sa Langue; Mais ce trait déplacé dépare la Harangue. Qu’importe à l’Univers l’Idiôme de ces Loix, Que l’Etranger paisible abandonne aux Danois?

POURQUOI flétrir encor ce grave Ministere Dont les vastes projets font fleurir l’Angleterre?

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Si d’odieux Cromwells ont terni cet Etat,

La Liberté toujours en releva l’éclat.

Le Monde en tous les temps eut des Regnes sinistres :Et l’orgueil aveugla les plus sages Ministres.

Qui sait si Copenhague, en son sein généreux. Ne nourrit pas encor des serpents dangereux? Aujourd’hui tel affecte un ton patriotique,

Qui deviendra demain un ennemi caustique.

Quand on est dans le feu des Revolutions,

On a tort de braver les autres Nations.

Cet air de liberté, qui regne en cette épitre, Marque moins un Caton, qu’un ridicule Arbitre.

DEPOUILLE d’intérêt, né sans ambition, Sous le voile emprunté de la soumission,

Ce Citoyen superbe, au-deffus des Loix même, N’a jamais caressé l’Autorité suprême:

Il n’a point mendié des grâces, des emplois: Content de fa fortune, il marche égal aux Rois: Et, fier d’un riche fonds, acquis par ses Ancêtres, D’un œil plein de dédain, regarde tous les êtres. Demandez la raison de ce fade mépris:

Dieu, sa Femme, & son Or: voilà ses grands appuis.

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Il a le droit d’écrire, en style un peu farouche;

"O Roi, la vérité Te parle pas ma bouche.

SI l'on consulte un jour l’Auteur séditieux,

Tout Genie étranger doit fuir loin de ces lieux: Il faut être Danois: Sot, autrement qui pense: Et la libre Angleterre est un nom qui l’offense. Mais l’avis important du hardi Magistrat,

C'est de lancer la foudre, & de venger l’Etat.

CES conseils dangereux, loin de hausser Ta gloire, S’ils sont jamais Suivis, terniront Ta mémoire. Non. Il n’est point d’Homere, assez audacieux, Pour chanter la Vegeance, & la porter aux Cieux. Virgile ni Milton n’ont point pris sa défense; Et Corneille & Voltaire ont chanté la Clémence.

OUI, SIRE, la Clémence est la vertu des Rois. Ton premier mouvement fit entendre sa voix.

C'est elle, qui retint Ton Ame irrésolue,

Alors qu’on implora Ta Puissance absolue»

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Pour dissiper l’orage, où l'Etat exposé,

Sous le joug de l’Orgueil, alloit être écrasé, Le péril étoit grand: ou t’a montré l’injure; Il fallut étouffer le cri de la nature.

CEPENDANT, puissant ROI, dans ce cruel moment,

S'il en est temps encor, suspends Ton Jugement. Crois que, s’il faut punir, si Ta Colere est juste, Il est beau d'imiter le courage d'Auguste.

Tout demandoit vengeance à son cœur ulcéré;

Il se vainquit lui-meme (a), & vécut adoré (b).

(a) ( Tragedie de Cinna, Scene derniere, par P. Corneille,) AUGUSTE.

En est-ce assez, ô Ciel? Et le Sort, pour me nuire, A-t-il quelqu'un des miens, qu'il veuille encor séduire? Qu’il joigne à ses efforts le secours des Enfers;

je fuis Maître de moi comme de l'Univers.

Je le suis, je veux l'être. O Siècles! ô Mémoire ! Conservez à jamais ma derniere Victoire.

Je triomphe aujourd'hui du plus juste Courroux,

De qui le Souvenir puisse aller jusqu’à vous.

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(b) LIVIE.

- - - - - Seigneur, une céleste flamme

D'un rayon prophétique illumine mon ame.

Oyez ce que les Dieux vous font savoir par moi: De votre heureux destin c'est l'immuable loi.

Apres cette Action, vous n'avez rien à craindre.

On portera le joug désormais sans se plaindre:

Et les plus indomptés, renversant leurs projets, Mettront toute leur gloire à mourir vos Sujets. Aucun lâche dessein, aucune ingrate envie N’attaquera le cours d’une si belle vie. Jamais plus d’Assassins, plus de Conspirateurs.

Nous avez trouvé l'art d’être Maître des Cœurs. Rome, avec un joye & sensible & profonde,

Se démet en vos mains de l'Empire du Monde;

Vos Royales Vertus lui vont trop enseigner Que son bonheur consiste à vous faire regner.

D'une si longue erreur pleinement affranchie,

Elle n'a plus de vœux, que pour la Monarchie,

Vous prépare déjà des Temples, des Autels,

Et le Ciel une Place entre les Immortels:

Et la Postérité, dans tontes les Provinces,

Donnera votre Exemple aux plus généreux Princes.

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8 CRITIQUE DE LA LETTRE DE Mr. SUHM. AUGUSTE.

J'en accepte l'augure, & j'ose l' espérer,

Ainsi toujours les Dieux vous daignent inspirer.

Qu'on redouble demain les heureux Sacrifices,

Que nous leur offrirons sous de meilleurs Auspicer: Et que vos Conjurés entendent publier Qu' Auguste a tout appris, & veut tout oublier.