P.F. Suhm Lettre au Roi, par Pierre Frederic Suhm, Conseiller de Conférence: Traduite du Danois, & revue par l'Auteur.

LETTRE AU ROI,

Par

Mr. PIERRE FREDERIC SUHM,

Conseiller de Conférence:

Traduite du Danois, & revue par l'Auteur.

LA Religion & la vertu ont été assez longtems foulées aux pieds parmi nous; la droiture & la décence ont été trop long-tems bannies de nos frontieres. Cependant, ô Roi, la faute n’en est pas à Toi. Une honteuse ligue de gens de rien s’étoit emparée de Ta personne, & en rendoit l’accès inabordable aux gens de bien: Tu ne voyois & n’entendois que par leurs yeux & leurs oreilles. Tandis que Ton peuple étoit en pleurs, & que la crainte, la terreur & l’angoisse régnoient par tout; tandis que le nom Danois étoit devenu un opprobre, & qu’on n’osoit pas l’avouer dans l’étranger; tandis que les patriotes étoient dans l’effroi, qu’on fouloit les peuples, que la gloire de la Maison Royale étoit obscurcie, & que tout étoit en proie aux calomniateurs, aux brigands, aux blasphémateurs, aux ennemis de la vertu & du genre humain;

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tandis que tout cela se passoit, Tu étois content, parceque Tu croyois que Ton peuple l’étoit, & qu’on travailloit au bonheur de Tes sujets,

Benie soit JULIE, exalté soit le nom de FREDERIC, graces soient rendues à tous les patriotes, à tous ceux qui par des vues louables ont déchiré le bandeau qui Te couvroit les yeux, & Te cachoit tous ces objets, à ceux qui ont vengé Toi & Ton royaume, qui ont exposé leurs vies pour Te sauver, qui T’ont rendu Ton véritable & légitime pouvoir. Certes il en étoit tems, car j’ai vu le citoyen aiguiser son glaive contre le citoyen; des gens autrefois paisibles, s’exciter au meurtre; & dans peu de jours, peut-être, cette Capitale seroit devenue la proie des flammes & n’eut plus été qu’un triste amas de pierres. Le Dannemarc & la Norvège auroient éprouvés les dernieres calamités sous un Roi qui desire ardemment leur bonheur.

Regarde, ô Roi, vois briller la joie dans les yeux de Tes sujets; considére avec attention leurs feux de joie volontaires. Que le sang de tant de Rois qui coule dans Tes veines échauffe Ton cœur, & Te fasse veiller Toi-même au bien de Ton peuple. Ainsi firent Chrétien IV. & Fréderic IV. Noms immortels! Que les flatteurs ne Te persuadent pas que Tu les égale déjà, mais tâches d’y parvenir. Tu as reçu de Dieu & de Ton peuple la puissance suprême; Tu dois

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compte à Dieu de l’usage que Tu en fais. Cette puissance a de quoi T’effrayer; elle est absolue, & plus elle est grande, plus les devoirs qu’elle T’impose le sont aussi. Mets Toi-même des bornes à ce pouvoir, en reconnoissant Dieu pour Ton Maître, en cherchant le bien de Ton peuple, en choisissant de dignes Ministres, (& Tu as le plus digne de tous en Ton frère). Ne juge & ne destitue personne que selon les loix, & éléve particulièrement Tes propres sujets. Fais que Tes ordres nous soient rendus dans notre chere langue: Tu es Danois & je sais que Tu la possède. Que la langue étrangère rappelle désormais le traître qui fut trop paresseux pour apprendre la nôtre, & qui nous dédaignoit assez pour ne pas vouloir s’abbaisser jusques-là. Réprime les audacieux. Ne souffre pas qu’il soit fait tort à qui que ce soit; encore moins qu’on exerce jamais de violences, fut-ce même contre les gens les plus indignes. Rappelle ceux qui ont été déplacés ou exilés injustement, & remets en place ce qu’il y a parmi eux d’hommes capables. Ne fais pas trop, ni trop tôt des changemens, de peur que le tems présent ne ressemble au passé. Ne reviens point sur ce qui est ancien; mais recherche soigneusement ce qui s'est fait dans ces derniers tems. Use de douceur envers ceux qu’il T’est permis d’épargner. Mais punis avec justice & sans distinction de personnes ceux

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qui T’ont déshonoré, Toi & Ton peuple. Ne laisse point tomber en ruine les Monumens de Ton Père. Mets des bornes aux plaisirs trop coûteux. Examine scrupuleusement les dettes de l’Etat & paye celles qui sont légitimes.

Rends à la Norvège, (ce fidèle & brave Royaume,) sa monnoie. N’éloigne plus les héros du Trône, eux qui en sont le plus ferme appui. Prens en considération la Banque & le corm- merce, & empêche que ce dernier ne se fasse uniquement à l’avantage de quelques particuliers.

S’il T'est possible, supprime quelques-uns des impôts onéreux dont Ton peuple est chargé; ou du moins fais en sorte qu’ils soient répartis avec plus d’égalité. Je porterai, avec joie, selon mes facultés, la portion du tribut qui accabloit auparavant le pauvre. Alors le pays soumis à une domination absolue, sera appellé le pays du bonheur, de la liberté & de l’abondance, à plus juste titre que la libre Angleterre même ; où, fi des Ministres bas & intéressés ne peuvent pas empêcher les cris du peuple de parvenir au Trô- ne, ils en empêchent néanmoins l’effet; ou ils ont la hardiesse d’emprisonner les défenseurs du peuple & ceux qui protègent les droits les plus sacrés.

O Roi, le Dannemarc, la Norvège & Tes autres Etats Te parlent par ma bouche. Ni l’hypocrisie, ni la flatterie, ni l'espérance, ni la

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crainte, ne guident ma plume. Je n’ai point fait ni bassement ni fréquemment la cour au précédent Ministere; & je n’ai jamais ni visité, ni recherché, ni salué, ni rendu le moindre hommage à cette vile engeance de ces derniers tems. Je n’ai jamais non plus approché de Ton Trône pour y mendier des grâces. Je bénis la providence & ma femme de ce qu’ils m’ont mis en état de n’avoir besoin de rien. Que cela T’engage à écouter la vérité par ma bouche. C'est une vérité qui ne peut point être suspecte, & qui n’est que trop souvent éloignée du trône des Rois. Crains Dieu, aime Ton peuple, donne Ta confiance à Ton frère, & régne par Toi-même. Alors nous T’appellerons avec le tems CHRETIEN LE GRAND, le Sage, le Bon. Nos biens, nos enfans, notre sang sont à Ton service. Ce sang, nous sommes prêts à le répandre pour Toi, pour Julie, pour Fréderic, pour la patrie.

Puissent Ta Maison Royale & les deux Royaumes subsister jusques à la fin des siecles! Celui qui ne pense pas ainsi, n'est ni Danois, ni Norvégien; mais qui pourroit penser autrement, sinon ceux qui sont vendus au crime? Qui est-ce aussi qui n'aimeroit & ne révéreroit pas cette périlleuse, mais glorieuse nuit, qui rompit nos fers & nous fit redevenir un peuple! O glorieuse nuit! les Homere & les Virgile à venir, te célébreront aussi long-tems qu’il y aura des Héros dans les deux Royaumes. La

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gloire de Julie & de Fréderic subsisteront, mais le tems ne sauroit y rien ajouter, puisqu'elle ne peut devenir plus grande. Ainsi le monde finira plutôt que leurs louanges.

Dieu Eternel! Toi qui regnes sur les Rois, les hommes & les mondes; qui par Ton souffle a dispersé les impies, & anéanti leurs desseins, donne-nous un esprit & un cœur capables de pénétrer Ta sage direction, pour reconnoître Ta puissance, & pour suivre Tes saintes loix! Donne à notre Roi la force de s’attacher à Toi, & fais-lui connoître que tu es son Roi & qu’il est notre Pere. Ainsi soit-il! ainsi soit-il!