[Martin Brun] Le Moucheron Danois. Accompagnè des notes, pour servir d'eclaircissement. Feuille hebdomadaire.

LE

MOUCHERON

DANOIS.

ACCOMPAGNE DES NOTES, POUR SERVIR D’ECLAIRCISSEMENT.

FEUILLE HEBDOMADAIRE.

à COPENHAGUE, chez AUGUST FREDERICH STEIN.

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Epitre à Monsieur le Moucheron. MONSIEUR!

J'ai été un peu surpris de voir dans les Gazettes, que Vous avez trouvé mau-

vais la liberté, avec laquelle j’ai fait annoncer ces petits efforts; mais je Vous supplie très-humblement de me pardonuer cet-

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te faute, si c’en est une de vouloir être utile au Public. Pour le moins, je puis Vous assurer, que ce n'est qu'après beaucoup de resistance, qu'on ait pu m'engager à commenter vos pensées. Mais enfin, après bien

des reflections réiterées Votre honneur Et l’amour du Public ont prevalu sur tout autre raison. - - Ah que cela est beau, dit dans une compagnie un bel-esprit, en montrant votre prémiére feuille, mais, ajouta-t-il comment faire pour en entendre la finesse, quand ce Moucheron commencera à se donner l'effort? Certes : il faut des notes, ou, foi d’honnête-homme, la plûpart n’y entendront guéres; & vous, continua-t-il, en s’adressant à moi, faites en sorte, que tant de beaux efforts; ne soient perdus pour ma chére patrie. Votre patrie, repondis-je, ce la mienne aussi, après y avoir été pendant presque trente ans, mais pour la demande, comme

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c'est toujours une impertinence que de ne vous obeir pas, je vous supplie qu’il me soit permis d’en avoir pour un moment, Toute la compagnie se joignit à lui Et on insista sur les memes motifs. Et n'est- ce pas Monsieur, que voilà des raisons assez fortes pour quiconque n'auroit su regler son patriotisme. Mais non : je fis l'opinia- Commenter un Auteur, pendant qu’il vit encore & qu’il le peut faire luimême: non: dis je avec un ton févére accompagné d’un ferment (que ce peché me, soit pardonné en faveur de ma bonne intention!) non; je ne le ferai pas. Mais que pensezVous, Monsieur, quand je Vous assure, qu’il y avait un, qui nie dit à l'oreille, que, puisque j'aimois si fort à faire le prétieux, il faudroit païer un pour remplir cette tâche. A ces mots je devins presque interdit, J'ai l'honneur de Vous connoitre, Monsieur. Je suis parmi ceux, qve Vous avez daignés de

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Votre conversation Et de votre discours: car pourquoi le cacher, puisque Vous allez voir, que tout ce qu’il y a de bon dans mes reflexions est puisé dans la source intarissable de Votre savoir. Je ne pouvois donc nullement tue dispenser de ce peu travail; ne fût-ce que pour empêcher, qu’un autre ne gatât entiérement le fruit de beaucoup de veilles, Et ne ruinât la réputation d’une feuille de si grande conséquence. Aussi je suis en état de le faire mieux qu'aucun autre, excepté ceux, qui ont l’honneur de Votre amitié, Et de vos entretiens ordinaires. Car aïant Votre Manuscrit, comme Vous savez que l’ont tous Vos amis, je serai en état d’atraper la moindre altération dans Vos paroles, la moindre faute typographique, lorqu'il y en

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aura d'assez importantes pour mériter d’être relevées, En un mot: j'espére, que mes petits efforts seront dignes de votre sagesse, de vos lumiéres, de vos leçons. Je suis avec le plus profond respect. Etc.

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Les efforts de Cet ouvrage a) sont dédiés à ceux qui comprennent les vérités, que contiennent ces feuilles, & qui ont l'ame assez forte, pour oser les envisager & les aimer b) L’amour

a) Ouvrage: ce mot peut étre emploié en beaucoup de significations. Tantôt il signifie une production de la

nature, tantôt une production de la fortune, & tantôt une production de la main; mais il se prend aussi pour les productions d'esprit, & en ce fens un Ouvrage est la production de la raison polie. C'est précisément dans la dernière signification, qu’on le doit prendre ici. L’Auteur fait par-là allusion aux belles pensées, qu’il a dans l'esprit, & dont il va nous régaler dans les feuilles suivantes. C'est un adresse d'habile écrivain.

b) ’Approchez donc bravement, Nobles Danois! Un peu de prudence seulement & vous comprendrez tout. Je vous serai garant, que l'Auteur ne mettra rien dans ses feuilles, qui ne puisse être entendu de tout le monde. Que pensez-vous? cacher les vérités! non, non; ne craignez pas: il est trop poli pour cela, & qui plus est, il a compasion de vous. Mais coura-

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de l’humanité c) est mon flambeau dans le labi-

rinthe de ce siécle indechiffrable.

Marchands-libraires! ouvrez vos bouti-

ques! Messieurs les imprimeurs! frottez votre presse! Messieurs les écrivains! barbouillez le

ge! Messieurs! il vous faut du courage. Si vous n’en avez pas, l’Auteur est sans faute: il peut bien vous enseigner des vérités, mais pour le courage; il appartient aux Dieux de le donner.

c) l'Humanité: Gardez-vous, Petits-esprits! d’expliquer ce mot. l’Humanité, douceur, honnêteté; oui c’est le langage de dictionaire. Mais savez-vous, l'Auteur est lui-meme son dictionaire. Il est impossible que ce mot puisse être pris ici pour ce qu’on entend par douceur & honnêtete. L’Auteur est moraliste & comment s’acquitter de cette fonction avec douceur? Ne faut-il pas pour cela quelquefois prendre le fouet. L’humanité en cette endroit signifie le genre humain, puisque vous le voulez savoir. Et sur ce pié là il bien facile de concilier les expressions de l’Auteur, quand même il paroitroit quelquefois manquer de politesse! C’est à la reforme des Danois qu’il travaille, & ne sait-on pas l’effet de l’amour

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10 papier! d) à présent il est tems d’épeler e) quelques vérités, qui sous le manteau de la bigotterie f) disparurent auparavant à l’oeil le plus clairvoiant. Mais jusqu' ici il n’y a rien encore paru de digne de jouir de la liberté roiale d’écrire. Tantôt un Philopatreia a paru sur le théâtre, fait quelques figures burlesques, & n'a pas même trouvé l'applaudissement du bas vulgaire, cette legere recompense g) Tantôt un Philodane éveillé

d) Marchands 'libraires! &c. Messieurs les imprimeurs! &c. Messieurs les ecrivains ! &c. L’auteur débute par une figure de la rhétorique pour nous faire gou- ter une figure de un (fratagéme litéraire. Il auroit pu entrer en matiére par cent autres voies. Mais voilà ce que les latins appellent pronunciare. Car dans une production d’esprit il s’agit de trois choses: 1. de là recherche dés raisons propres au discours (invenire). 2. de la disposition de ces raisons (in- venta disponere). 3. de la maniére de les exprimer avec esprit (disposita pronunciare). Et voilà l’habile homme, que notre Auteur: un Exclamation & Apostrophe en même tems! e) C’est expressif, car il faut apprendre à épeler avant que de lire: c’est beau & bon. f) Oui, oui; mais nous en sommes revenus, Dieumerci, nous en sommes revenus. g) Non: surement: l’Auteur a raison. Le miserable Philopatreia! Mais remarquons un trait de modestie.

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par le son trompeur d’un nom gree (ce plagiat est bien mince, mais bien ridicule. Voilà un mépris declaré pour la langue danoise h), s'est arraché des bras du des-oeuvrement, ou il a langui bien longtems, pour s’annoncer parmi nos phénix de nouvelle impression, & grossir le

Notre Auteur donne subtilement à entendre, qu’il veut bien se contenter de cette légére recompense, que Philopatreia n’a pas eu le bonheur de trouver. Ah le bon-homme!

h) Non seulement cette fade pnrentése n’est pas de l’auteur, mais tout ce passage depuis Tantôt un Phi- lodaine jusqu’à fesse-cahiers modernes- est terriblement falsifié; Dieu lait comment s’est faite une telle imposture! Je puis assurer, que l’auteur m’a parlé plus d’une fois de Philodane avec le respect dû à ses merités & à l’approbation dont le Public 1’a honoré Aussi mon Manuscrit porte tout autre chose. Voici, comment il faut lire: Il est vrai qu'un Philodane, éveillé par le jargon de ce trompeur grec, a montré combien le savoir de cet homme est mince Et ses projets ridicules, combien il faut mépriser la nation danoise, pour s'arracher des bras du desouvrement, ou on a peut-être langui longtems, Et venir s'annoncer parmi nos phénix &c. ce sont les pensées de l’Auteur; j’en suis sur, car il n'est pas fou. Mais lorsqu’il dit qu’ il n’y a rien encore paru de digne de jouir de la liberté roiale, il a en vue de gros volumes in 4to. Et qui est-ce qui ne fache, que Philodane n’a écrit qu’une pièce in 8vo.

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12 nombre de nos griffonneurs & des fesse-cahiers i) modernes.

Tantôt ut Philocosme k), jaloux des deux premiers & de leur maniére rapide dembourser l'argeut, a percé l’oeuf de sa non-existence, pour paroitre aussi quelque chose dans nos jours, ou l'on fecoue, tous les soirs le joug de la réalité, pour être le matin l'adorable poupée de l'appa- rence l).

i) Fesse-cahiers: Mot qui n'est pas fort connu, mais qui est bien expressif: il n’y a que les petits-esprits qui en manquent le sens. Faisons-en pourtant un peu l’analyse: Fesse: c’est la partie du corps, sur la- quelle on s’assied (voiez Richeler) & Cahier signifie quelques feuilles de papier cousues ensemble; c’est ce qu'on appelle savoir sa longue. Mais c'est beau en même tems. Volons: fesse-cahiers - - oui, c'est beau: encore une fois: fesse-cahiers - - il ne se peut rien de meilleur; fesse-cahiers - - fesse-cahiers - ah le beau mot; ah le joli homme que l’auteur! k) Philocosme. Voit-on! l’auteur est citoïen dans le régne des possibilités. Phiiocosme n’a pas encore paru; & pourtant Il en parle en bon philosophe, car possibile habet prædicata. l) Voilà ce qui est furieuseinent beau. Une métaphore soutenue & variée avec tant d'art! Je dois le remar-

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13 Ces trois hermaphrodites grecs ont mu le ressort de la machine danoise m).

Mais heureusement pour nous, le fruit de ces plaisantes femmes grosses & de leurs travaux miraculeux n'étoit qu’une souris n), dont la peau graissoit la presse & la bourse des imprimeurs.

On dit o) que l’écho enchanteur du balladinage de

quer; car qui sait, s'il ne viendra un autre l’appeller un galimatias? En vérité ce qu’on appelle Sublime n'est pas de la portée de tout le monde.

m) Tout ce passage a été inféré par quelque mauvais copiste ou autrement, car il n’y en a rien dans mon manuscrit.

n) l’ai entendu-parler dans ma jeunesse, ce me semble, d’une montagne, qui apres de grands bruits enfantoie une souris; mais je ne me souviens pas d’avoir entendu nommer aucune femme, qui ait été grosse d’une souris, Pourtant je suis porté à croire que l’auteur a mis le mot femme exprès, comme quelque chose de fort humiliant pour les écrivains, dont il vient de parler, car, en moucheron, il aime à donner des coups piquans. Aussi mon Manuscrit est bien d’accord avec ce qu’il y a ici.

o) On dit: Ou dit-on cela? on peut demander. Mais c'est un impertinence de faire une telle question.

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ces grees supposés & pseudonimes sonne & reforme encore à l’oreille de nos petits-esprits, de manière que la moitié de la nuit se passe pour eux en de purs projets, les tous roulant sur de nouvelles modes à la gréque.

La stérilité des sujets utiles ne s'est jamais trahie avec une si grande effronterie, que depuis la cassation de la censure; On auroit été tenté de croire, que cette liberté à l’angloise eut amené à sa suite un raion du génie anglois; non, non; - - des plattitudes, des quolibets, des riens habillés à la grecque p).

Croit-on bien, que l'auteur va se fourrer dans les caves, ou, qu’il hante les gens du bas étage? il est honnéte-homme; savez-vous cela, Messieurs les critiques!

p) Apprenez donc pendant qu’il est encore tems Messieurs les ecrivains! C’est dans le gout anglois, que veut ecrire l'auteur. Apprenez à vivre, ou c’est votre propre faute; l'auteur n’y peut rien.

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15 Mais halte-là q) je vais profiter du petit espace, qui me reste de ce papier r) & de la liberté roïale d’écrire. s)

Je suis françois de nation t), voilà I'excuse de la langue, dont j'use. I'ai eu mon habition bien des années en Danemarc, voilà celle de la liberté, qve je me donne, en m’erigeant en écrivain parmi les Danois, Le rescrit roial tient qu’il faut écrire avec conscience, conviction & expérience, voilà pourquoi j'écris librement.

Veut-on avoir part à mon ouvrage, qu’on le lise u). Le veut-on comprendre, qu’on se

q) Beau terme, pour dire, c’en est assez,

r) L’auteur veut dire: jusqu’ici j’ai assez dit de sottises, mais j’y ai été forcé, graces à la folie des écrivains.

s) Cela doit s’entendre des feuilles suivantes, ou on lira dés choies extraordinaires mais hardies en même terms.

t) Cela s’éclaircira dans la suite quand j’aurai l’honneur de dire le nom de l’auteur, ce qui est pas bon à prosent pour la liberté d’écrire.

u) Encore une preuve de la modestie de l’auteur: qu'on le lise, dit-il, & après qu'il a été lu, il ne s’en soucie gué-

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16 premunisse contre l'amour propre, à la mignar- dise duquel il sera un grimoire, je suis moucheron, mais les coups, que je porte sont, il est vrai, piquans mais salutaires à la longue v).

Quid mihi?

res. C'est l'ambition des écrivains, qui veut que leurs ouvrages soient éternelles. Non Messieurs! après avoir lu les feuilles de l'auteur il vous sera permis de les emploier comme vous voulez.

Mais pourtant je me sens un peu plus d'ambition. Gardez les mes chers Danois! Gardez les pour l’amour de mes notes!

v) Oui, Dieu-merci.

Hæc tibi.

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LE

Moucheron DANOIS.

ACCOMPAGNÈ DE NOTES, POUR SERVIR D’ECLAIRCISSEMENT.

FEUILLE IéRE.

à COPENHAGUE, CHEZ AUGUST FREDERICH STEIN.

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NB. Dans la feuille precedente, il faut lire pag. 6. peu de travail au lieu de peu travail. pag. 9. il est bien facile, au lieu de il bien facile. Pour les petites fautes, comme, par exemple, dans deux on trois endroits un pour une, tout pour toute & une fois cette pour cet; on prie le lecteur de les pardonner.

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Il est tout ici comme là; tout est chaos là; tout énigme ici. L’auteur,

1.

La réflexion & l'expérience jettent une gran- de clarté sur l’avenir: à l’oeil de l'ignorant a) tout est ténèbres & nuages, à la vue des dangers importans, des dèsastres terribles, qui menacent un roiaume, abimé dans une létargie funestre & tiranisé par des passions de dange-

a) Cest à dire: à l'oeil de celui qui est ignorant dans la langue françoise, & qui par consequent ne peut profiter des avis de l'auteur.

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20 reuse conséquence l'homme indifferent & peuéclairé est envelopé dans un stoicisme stupide b). Le vrai patriote, absorbé dans l'enthousiasme vertueux, écarte le voile des erreurs, dissipe les ténèbres de l’ignorance, perce à travers les difficultés les plus épineuses, les plus inaccesbles à la pénétration de l’ésprit humain, touche & retouche les dehors trompeurs, sécoue le sac des intrigues, examine les actions publiques, péseen les consequences bonnes ou mauvaises, maltraite les préjugés, ridiculise ceux, qui en font infectés, déchire la marote des grands, & nettoie l’état, d'une fermeté intrépide, de tous les infectes-gateurs, qui pleuvent, qui pleuvent à verse sur le cher Danemarc.

b) Il veut dire. Vous êtes dans un abîme affreux, chers Danois, mais ne craignez pas; il y a des gens qui prennent part à vos interêts: & il a raison, temoin l’agréable feuille que voici, ou un français, (ah mon Dieu! oui, un françois, car il faut l’en croire) pour tourner ses soins vers Dannemark, a oublié sa propre nation, qui auroit besoin de bons avis aussi bien que la danoise. Mais - - mais - -

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21 II.

Mais le Moucheron danois, ira-t-on dire, monte sur ton assés-grave. Il parle, diront les femmes c) comme l'alcoran; il oublie de repandre à pleines mains cette vivacité de stile, qui est le seul friand morceau, qui nous accroche, d) Ecoutés, Mesdames, mon excuse: je ne fai que trop, que la déstinée des livres dépend, pour la plupart du bon ou mauvais accueil, que votre bonté fait à nos réflexions, e) je ne suis que trop convaincu d’une vérité si délicate, & m’efforcerai sans cesse d’obtenir une partie de votre suffrage, Mesdames; f) mais le sujet, que je vai di

c) Ce sont les femmes de qualité, qu’il entend ici, on le peut voir dans la suite.

d) Friand morceau par lequel accrocher les femmes; Langage qui tient du bel-esprit.

e) C’est pur badinage de l'auteur. Ne Vous y fiez pas Mesdames. Pourtant l’habile homme fait voir qu’il fait badiner avec grace.

f) C’est à dire: je m'efforcerai pour m’abaiser jusqu’a Vous; une complaisance, qui fait voir, que l’auteur sait son monde.

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22 scuter, étant d’une nature à ne pouvoir se préter aux tonrs hûreux d'un pinceau, trempé dans les délices de vos rares. qualités, se refuse également à la fleur enchanteresse des expressions & aux images riantes d’une imagination hûreusement-féconde. Mais pour dédommagement de ces vérités mâles, la feuille prochaine sera, foi de moucheron, un morceau de votre ressort, Mesdames; g) les graces & les ris courront, à l'envi, au plaisir d'animer ma verve & de conduire mon pinceau à travers des champs fleuris, pour mettre devant vos yeux une peinture, digne de vos regards adorables & de votre attention éstimable. h)

g) Il y a ici une petite faute; on a oublié ces mots & contiendra des vérités fermelles. En verité ce passage, qui se trouve dans mon manuscrit, sert à mieux faire valoir le contraste puisque cette feuille contiendra, comme il dit lui même, des vérités mâles.

h) Et pourquoi! Ce n’est pas un pinceau comme un autre pinceau; c’est un pinceau trempé dans les délices vos rares qualités Mesdames; faites-y bien attention, s’il vous plait.

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III.

Ainsi je franchis le pas de mes devoirs pour cette fois-ci, & entre dans mon sujet.

La foiblesse de mes organes délicats ne s’accommode point de la fatigue d’un vol perpetuel; il me faut du relache & un relache souvent réiteré, ce qui fait que je deviens spectateur de sçénes le plus-souvent dérobées à l’oeil humain.

IV.

Il y a long tems, que j'ai désiré de regarder le cher Danemarc de son meilleur coté; i) cette envie me fit suspendre mon vol, qui étoit dirigé vers un apartement de la ville, où le magistrat étoit assemblé, pour consulter sur un moien sûr de pouvoir conserver son embonpoint & d’éloigner les formidables microscopes, qu’on braquoit de toutes

i) C'est à dire: du coté on il fait bon vivre; car ni homme ni moucheron n’aime à crever de faim, même dans le plus beau païs; ni l’auteur non plus.

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24 Je m’arrêtai donc a la côte de Danemarc, d’où l'oeil trompeur-françois l’envisage d'une avidité trop téméraire (ne vous effarouches pas, Messieurs mes compatriotes, des piquûres? que je vous donne. Mon petit dard est aussi lancé vers le sang francois.) Dieu! quelle vue! un noir & êpais brouillard déroba d’abord le roiaime à mes yeux; je volai plus près k): je crus; que c'étoient quelques humeurs, qui m'embrouilloient la vue: non: auraije allés de force, pour pour suivre mon récit?

parts vers cet illustre corps, prèt à démettre leur charge lucrative, depuis les découvertes utiles & avérées qu'on vient de faire à leurs dépens.

Je rencontrai, en passant, la moucherole, une de mes éspions & la bonne amie de l'auteur de Philopatreia, i) je lui dis: dites-moi le nom du

k) Très bien: mais mon manuscrit est plus étendu sur ce point. Voici comme ce passage y est expliqué: je volai plus pres, & mis mes lunettes & c.

l) Nous voilà après ceci bien au fait de la maniére dont Philopatreia a fait ses excellentes déconvertes-

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roiaime que voila! c'est Danemarc, me repartitelle.

L'impatience, où j'etois, de regarder plusexactement ce labyrinthe, qui à mes yeux avoit tout-a-fait l'air du premier chaos, lorsque le monde naissant sortit de son digne néant, me fit encore prodiguer un coup de vol, pour être au fait de cette énigme bisarre.

Au lieu de rempars je ne vis qu'um échaffaudage de projets françois, supporté & appuié de promesses en l'air; au lieu de fossés des filets déliés, tendus artistement fur des ponts, composés de trahissons & de ruses dorées. Ces filets étoient remplis d'oeuf bigarés & chamarés. L'envie me

prit de les casser. Oh! quelle engeance fourmilloit

ici ci mes yeux; ces vers rampans ressembloient extrêmement aux vers luisans, qui ont bien des fois troublé mon repos par leur fausse lueur, J'apper-

c’etoit cette Moucherole, dont parle l’auteur, qui les lui inspiroit, mais à present, étant engagée dans le service de notre auteur, elle ne peut plus rendre service à Philopatreia.

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çus un oeuf d'une extrême grosseur; m) je le cassois, & un embryon d'une grande beauté dans tout l'exterieur frappa mes yeux; je le pris en main, & peu-à-peu la figure disparut avec la beauté postiche; une puanteur étouffante fortoit de tous cotés de ce petit mignon, n) effraié & interdit je pris le parti de l'écraser entre mes crochets, de peur que cette mauvaise odeur n'empestát l'air & ne me fît l'assassin innocent des autres insectes, mes frères, mais tout au beau milier de ce projet, le drôle fit de violens mouvement, pour s'arracher d'entre mes pattes; je n'apperçus plus rien qu'un oiseau noir: il se mit à crier: lache-moi! lache-moi! tu as détruit l'enchantement, que nous françois avons repandu sur ce roiaume; je suis un marquis de grande éspe- rence; on regrette mon retour en France; je suis

m) De la grosseur d’un enfant ou à peu près: on le peut conjecturer par ce qui suit.

n) C’a été un phantôme, un lutin, on plûtôt le Diable tout vivant. Aussi on sait, que les spectres, quand ils s'en vont ou disparoissent, laissent toujours quelque puanteur dans la chambre, qu'ils quittent.

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le chef de toutes les intrigues, le créateur des modes & l'homme universel. Jevole à Paris annoncer à mes frères leur sort à venir. o)

Je le lachai, & pourquoi? Pour l’amour de vous, Mesdames, de peur que la source des modes ne tariffe. p)

V. Un moineau, qui, battant les ailes de joie, s’approcha de moi & m’apporta une nouvelle des plus interessantes: a présent il est permis au pauvre de vivre. Le pain danois grossit à vue d'oeil, Ce miracle s'est fait, depuis que la grace du Roi

o) Voilà l’histoire finie; mon Dieu! Pour une si belle avanture Prens la lire de Chapelain Ou la guitarre de Voiture p) L’aimable homme!

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28 s'est mélée dans la pâte q). Enrecompense d’une nouvelle si cherie je lui rapportai ma vision; il en fut rejoui & ajouta:

Grâces au Ciel qui ait doué le cher Danemarc d’un Roi, qui deviendra l’appui des pnuvres & le digne motif des prières ardentes!

VI.

Nous eumes un entretien intêressant ensemble. Je lui dis encore, r) que c’étoit au com-

q) Jamais falsification ne s’est faite avec plus d’effronterie. Quelle pensée! quelle maniére de s'exprimer au sujet d’une grace royale! l’auteur est trop sage pour avoir écrit ceci. Je puis jurer, qu’il n’y en a mot dans mon manuscrit.

r) Encore, car l’auteur n’a pas raconté la moitié de ce que parloient ensemble la moucherole & le moucheron. Leur entretien dura 24 heures ou environ, comme l’assure mon manuscrit dans une petite remarque, que voici: après avoir mangé & soupé ensemble ils continuérent le discours. durant toute la nuit & enfin, après le de jeuné la moucherole se retira. Encore une fois j’observe, que tout ceci doit se rapporter à ce qui est dit dans No. IV. tout le passage en No. V. étant absolument faux.

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mencement de l'année passée que j’avois été témoin de toutes ces terribles métamorphoses; mais que, graces à la revolution des chofses, je n'en trouvons pas aujourd’hui la moindre trace.

Les vapeurs des larmes amères, excitées par les douleurs des pauvres danois, maltraités par les étrangers & tourmentés par leurs compatriotes, supérieurs à eux en digneté, supérieurs en puissance, se dissipent. Le voile grossier & fort des intrigues est déchiré. Le négoce ose maintenant mettre s) la tête hors de la sphère funeste d'erreur & d’ignorance. L’artisan ose montrer, qu’en danois t) il sait aussi l’art de mériter de l'aplaudissement & des recompenses. L’ouvrier fort de son dèsoeuvrement, où il a langui bien long tems, faute d'etre emploié. Les belles lettres

s) Mettre. Dans mon manuscrit il y a élever, mais ce n'est que de peu de consequence.

t) Car surement: travailler en danois & travailler en françois sont des chofes bien differentes, comme l' observe judicusement l’auteur.

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30 commencent à tenir tête aux étrangers u). Ces gens, qui, abusant assés-long tems de la grace & de la longanimité d’un Roi Clément à un dégré sublime, sont dès-armés & écartés. Cette foule d’oppresseurs se sont égarés dans le dédale de leurs astisices & errent sans secours dans les ténèbres de leurs noires machinations. L’âge d’or s’approche à grands pas des côtes de ce roiaume, mais tout cela n’est qu’un phénomène à l’oeil du politique intêressé, du courtisan mai-intentionné, & du savant myope, mais l’oeil du patriote ne s’y trompe pas si-aisement; il adore l’accomplissement des vérités utiles & publiques venues jusqu’à nous; il désire, que celles-ci aménent une foule d'autres aussi-utiles, aussi-salutaires ponr un roiaume, qui a le droit, tout comme un autre, d’aspirer au bonheur & de

u) Belles lettres - - - tenir tête aux étrangers. C’est absurde, ce me semble; mais je me plains de n’être pas en état de corriger cet endroit, mon manuscrit aïant été rongé par je ne sai quel diable de rat ou de sauris, et tout ce passage effacé.

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l’atteindre; v) il n’oublie jamais la grace roiale, qui établit la liberté d’écrire, d’où nous tirons x) un si grand fruit.

Quid mihi?

v) Ah mon Dieu! si cela n’est pas douceur, je ne sai plus ce qui merite ce nom. Oui mes chers Danois! embrassez l'auteur! l’aimable homme! Ah! Ah!

x) Tirons: c'est une faute. Il faut lire Tirerons. Jusqu'ici il n'a pas paru grand chose digne de la liberté royale d'écrire, témoin l’auteur, qui l'a assuré dans la feuille précédente: mais nous avons à attendre; car l’auteur - - ah mon Dieu! l’auteur - - mais il vaut mieux se taire.

Hæc tibi.

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AVIS.

à Monsieur le Moucheron!

On se prend la liberté d’avertir le Moucheron qu’on est dans un embarras cruel à cause de la lenteur avec laquelle il s’applique à sa besogne. En cas qu’il tarde trop longtems on sera forcé de donner les notes séparément, puisque le public sans doute est attentif à nos efforts; & on le peut faire avec commodité la plupart en étant déjà achevées. Car pour le Manuscrit de l'auteur; on n'en fera pas usage, Non non; ce seroit un plagiat - - & à Dieu en plaise.